30‏/10‏/2015

L’économie libanaise s’adapte aux réfugiés mais refuse d’accepter son problème structurel


Rasha Abou Zaki*
Depuis le début de la crise syrienne, il y a quatre ans, les hommes politiques libanais font assumer aux réfugiés syriens les conséquences de la crise économique au Liban.
Il y a ceux qui ont affirmé – et affirment toujours – que la crise continue de l’électricité est due à la présence des réfugiés syriens dans le pays, et cela malgré les dépenses du secteur, qui s’élèvent à deux milliards de dollars annuels, sans aucune amélioration de l’alimentation en courant électrique et malgré le fait aussi que la crise est la même depuis de longues années ayant précédé l’arrivée des réfugiés syriens au Liban.
Ces accusations s’appliquent également à d’autres secteurs, notamment ceux de l’eau, du réseau de téléphonie mobile et de l’Internet. Certains vont même jusqu’à considérer que le taux de criminalité au Liban a augmenté avec l’arrivée des réfugiés en se basant sur les bulletins de sécurité qui mettent l’accent sur l’augmentation du nombre des ressortissants syriens arrêtés, sachant cependant qu’ils ont été interpellés parce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir les permis de séjour qui leur ont été dernièrement imposés.
Mais entre la politique et l’économie, il existe une série d’indices: une étude publiée par le Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) et ayant pour thème « L’impact des aides humanitaires sur l’économie libanaise » souligne qu’environ 800 millions de dollars ont été dépensés en aides aux réfugiés en 2014, ce qui a contribué à une croissance évaluée à 1,3 % du PIB.
L’étude met l’accent sur le fait que le nombre des réfugiés a augmenté graduellement avec la hausse du volume des aides et que quatre agences onusiennes, à savoir le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR), l’Unicef, le Programme alimentaire mondial (Pam) et le Pnud, ont assuré une assistance régulière aux réfugiés au Liban. Sur les 800 millions de dollars fournis par ces organisations, 44 % ont été distribués en espèce (en grande partie sous forme de tickets alimentaires), 40 % ont été dépensés pour effectuer des achats sur le marché libanais et 14 % ont constitué les salaires des fonctionnaires de l’Onu et ses partenaires locaux.
L’étude explique que chaque dollar supplémentaire dépensé en aide humanitaire se multiplie par 1,6 dollars dans les secteurs économiques nationaux, ce qui implique que les 800 millions de dollars ont fait progresser l’économie locale d’une valeur équivalente à 1,28 milliards de dollars.
En ce qui concerne la distribution sectorielle des dépenses, l’étude montre que les produits alimentaires ont occupé la part du lion, avec 27 % des aides dépensées. Ils sont suivis par les biens immobiliers (les loyers) qui constituent 14 % des dépenses. Les produits chimiques (pharmaceutiques) viennent ensuite avec 9 %, alors que les dépenses en matière d’éducation se chiffrent à 7 % du total de cette aide humanitaire.
L’étude souligne également que les fonds dépensés en matière d’aide humanitaire ont contribué à une croissance du volume des importations et de la production locale; cela s’est répercuté positivement sur l’augmentation de l’emploi, des capitaux et des ressources douanières.
Le directeur du centre des études économiques au sein de Byblos Bank, Nassib Ghobril, analyse de son côté l’impact de la crise syrienne sur l’économie libanaise. Il estime que « de nombreuses données avancées par les responsables politiques à ce sujet ont des motifs populistes politiques», ajoutant que « les ouvriers syriens sont présents au Liban depuis les années quatre-vingt-dix et qu’ils se déplacent d’une façon saisonnière, particulièrement selon les besoins des secteurs de l’agriculture et du bâtiment». Il note également que la main d’œuvre syrienne est comparable à toute autre main d’œuvre étrangère qui se trouve au Liban, et présente dans des secteurs que les Libanais boudent généralement.
Il assure que les secteurs industriels, en particuliers les plus lourds, ont profité de l’augmentation du nombre des réfugiés syriens, et cela contrairement à ce qu’on essaie de dépeindre, expliquant que «le réfugié syrien qui a besoin de travailler reçoit un salaire plus réduit que celui de l’ouvrier syrien qui travaillait au Liban avant la guerre dans son pays. Les entreprises libanaises, incapables de contrôler les autres coûts opérationnels, ont commencé ainsi à employer cette catégorie d’ouvriers syriens, pour baisser le coût de leur production.
Le dernier rapport de la Banque mondiale, intitulé « Impact du conflit syrien sur le commerce au Liban », souligne que ce secteur constitue l’un des principaux canaux à travers lesquels on peut mesurer l’impact de la crise en Syrie sur les pays voisins. Il montre que l’utilisation de nouveaux outils d’analyse donne des résultats étonnant concernant le double impact du conflit en Syrie sur le commerce au Liban.
Le document souligne que la baisse des exportations des marchandises libanaises, enregistrée entre 2011 et 2013, semble être le résultat de facteurs non liés à la guerre syrienne, mais à la baisse de l’exportation de bijoux et de pierres précieuses vers l’Afrique du Sud et la Suisse.
Le rapport note que les exportations libanaises vers la Syrie ont augmenté en matière de boissons, de tabac et de certains produits alimentaires, cela en remplacement des produits agro-alimentaires de l’industrie syrienne qui se dégrade. Ainsi, les exportations de blé vers la Syrie ont augmenté de quatorze fois leur volume initial entre 2011 et 2013, alors que l’impact était négatif sur d’autres industries alimentaires.
Le document explique que les exportations de services, considérées comme beaucoup plus importantes que celles de marchandises, ont amorti les séquelles de la guerre. Le tourisme constitue cependant une exception : il a été négativement affecté en raison de l'insécurité croissante et des restrictions imposées par de nombreux pays, en particulier au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), sur le séjour de leurs ressortissants au Liban, suite à la guerre en Syrie.
Il confirme également que la demande grandissante sur les réfugiés syriens au Liban a stimulé les exportations des services du pays. Elle pourrait augmenter de 1 % dans les rangs des réfugiés enregistrés et cela au cas où les exportations des services augmentent de 1,6 % en l’espace de deux mois.
Nassib Ghobril de Byblos Bank affirme pour sa part que ce sont des causes internes au pays et la faiblesse des réformes structurelles qui affectent la situation économique du Liban. Le niveau de compétitivité de l'économie a chuté de 24 points en quatre ans ; ceci est complètement lié à l'infrastructure usée, à la situation de l’électricité et de la sécurité sociale, à la lourdeur administrative ainsi qu’à l’absence de réformes pour améliorer le climat de l’investissement.
Et le responsable de demander : « Est-ce bien le réfugié syrien qui entrave l’amélioration d’un environnement favorable aux investissements et empêche, depuis dix ans, l’adoption d’un Budget ? », notant que « les prévisions de croissance ont atteint au début de cette année les 3 %, alors qu’aujourd'hui elle est estimée entre 0 et 1 % ».
M. Ghobril explique que les prêts au secteur privé qui étaient à 2,2 milliards de dollars au premier semestre 2014 ont chuté à 926 millions de dollars au premier semestre de cette année. Il assure que les chèques sans provision reflètent la crise de liquidité dans de nombreux secteurs. Ainsi, le volume total des chèques sans provision a atteint au cours de la première moitié de 2015 les 119 000 chèques, alors qu’il était à 112 500 000 chèques à la même période de l'année dernière. La valeur de ces chèques se chiffre à 794 millions de dollars cette année, une hausse de 11 % comparée aux six premiers mois de 2014.
Nabil Itani, président d’IDAL (Autorité libanaise pour le développement des investissements), note de son côté que la crise de l’investissement au Liban n’est pas directement liée aux réfugiés syriens mais à la guerre en Syrie et aux conflits internes libanais. Ces deux facteurs ont influé sur les capitaux du Golfe qui ne sont plus dirigés vers le marché libanais.
Il souligne que « la fermeture des points de passage et la réduction de la capacité de communiquer avec les marchés traditionnels dans certains pays arabes, les mises en garde des pays du Golfe en 2011 et 2012 et l’atmosphère générale qui sévit actuellement au Moyen-Orient constituent une série de facteurs qui ont affecté une partie des investissements prévus par les institutions internationales et régionales, lesquelles considéraient le Liban comme un centre principal pour les projets au Moyen-Orient».
M. Itani indique également que l'investisseur libanais, qu’il réside au Liban ou qu’il appartienne à la diaspora, couvre une petite partie de la baisse du volume des investissements, expliquant que ce volume se chiffrait, en 2010, à environ 4,9 milliards de dollars, pour chuter en 2011 à 3,8 milliards de dollars et pour atteindre, en 2012, les 2,7 milliards de dollars. En 2013 pourtant, le volume des investissements a augmenté de 5 % et en 2014 de 6 %, atteignant quelque 3,15 milliards de dollars.
Si l’on prend en compte la situation dans la région, cette chute n’est pas catastrophique et cela malgré les baisses de la croissance annuelle et des investissements. Si d’agréables surprises ne se présentent pas d’ici la fin de l’année, le volume de la croissance sera minime en 2015 et l’investissement demeurera dans une fourchette variant entre 3,2 et 3,3 milliards de dollars.
Un rapport récent de la Banque mondiale souligne, également, que le Liban a besoin d'investir 2,9 milliards de dollars pour revenir à la situation dans laquelle il était avant la crise syrienne.
Selon des statistiques relatives aux certificats d'origine approuvées par la Chambre de commerce, d'industrie et d'agriculture de Beyrouth et du Mont Liban, la valeur des exportations libanaises en 2014 a atteint 3,7 milliards de dollars environ. En comparaison des 2,9 milliards de dollars en 2013, on enregistre une hausse de 2,9 %, de 2,4 % par rapport à 2012, et de 19,8 % en comparaison avec 2011.
Dans ce même cadre, un rapport de la Banque mondiale intitulé « Perspectives économiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient en 2015 » souligne que « la croissance au Liban est liée à la crise syrienne. La Banque avait prévu une croissance de 2,2 % en 2015 et de 2,9 % en 2016 ».
Le texte note aussi que « le Liban souffre des répercussions de la guerre en Syrie et du flux continu des réfugiés syriens sur son territoire ; ces réfugiés représentent actuellement 26 % de la population ce qui constitue un obstacle à la stabilité économique du pays ».
Un rapport de l'Organisation mondiale du tourisme pour le Moyen-Orient souligne que le Liban a enregistré une hausse de 21 % du tourisme au cours des trois premiers mois 2015, par rapport à la même période en 2014.
Le président du Syndicat des entreprises touristiques au Liban, Jean Beyrouthy, a indiqué dans un entretien avec la presse, que le boycott du Liban, adopté par les ressortissants du Golfe depuis quatre ans, a eu des répercussions négatives sur le tourisme. Ainsi, les revenus du tourisme qui se chiffraient à huit milliards de dollars en 2010 ont chuté pour atteindre les 3,5 milliards de dollars en 2014.
Le président de la Chambre de commerce, d'industrie et d'agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban, Mohammed Choucair, fait assumer aux réfugiés syriens une importante partie de la responsabilité de la crise économique. Notant que « 2015 a été la pire des années », il affirme que « cela est principalement dû à la présence des réfugiés syriens au Liban; elle a un impact négatif aussi bien sur la sécurité que sur l’investissement et cela notamment avec la hausse du taux de crimes perpétrés par des Syriens ».
Il indique également que « les ouvriers syriens ont pris la place des Libanais, les remplaçant sur le marché du travail. De plus, les établissements syriens illégaux affectent l'économie formelle et réduisent les recettes de l'État qui sont réparties en taxes et autres frais».
Selon le rapport de la Banque mondiale, le volume des pertes libanaises relatives aux services supplémentaires assurés aux Syriens se chiffre à sept millions de dollars.
M. Choucair ajoute que « l’industrie fait face à des problèmes, le secteur commercial a régressé de 20 % cette année en comparaison avec l'année dernière, et les frontières sont fermées devant les exportations agricoles. En chiffres, il n’existe aucun impact positif relatif à la présence des réfugiés au Liban. Les investissements font défaut, les projets ont été arrêtés il y a trois ans et la crise s’aggrave».
* Responsable des suppléments économiques au journal "Al-Arabi al-Jadid" et formatrice libanaise en technique de presse économique

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